PROSERPINE

Proserpine : tragédie en musique, ornée d'entrées de ballet, de
machine et de changemens de théâtre, représentée devant S.
M., à Saint-Germain en Laye, le troisième février 1680 /
[paroles de Quinault, musique de Lulli]

PROLOGUE

Le theatre represente l' antre de la discorde,
on y voit la paix enchaînée : la felicité,
l' abondance, les jeux et les plaisirs y
accompagnent la paix, et sont enchaînez comme elle.
La Paix
	heros, dont la valeur estonne l' univers,
	ah ! Quand briserez-vous nos fers ?
	La discorde nous tient icy sous sa puissance ;
	la barbare se plaist à voir couler nos pleurs ;
	soyez touché de nos malheurs,
	vous estes dans nos maux nostre unique esperance ;
	heros, dont la valeur estonne l' univers,
	ah quand briserez-vous nos fers !
	La suite de la paix repete ces deux derniers vers.
	La haine, la rage, les chagrins, la jalousie, le
	dépit, le desespoir, et toute la suite de la
	discorde, témoignent les douceurs qu' ils trouvent
	dans l' esclavage où ils ont reduit la paix.
La Discorde
	soûpirez, triste paix, malheureuse captive,
	gemissez, et n' esperez-pas
	qu' un heros que j' engage en de nouveaux combats
	escoute vostre voix plaintive.
	Plus il moissonne de lauriers,
	plus j' offre de matiere à ses travaux guerriers.
	J' anime les vaincus d' une nouvelle audace ;
	j' oppose à la vive chaleur
	de son indomptable valeur
	mille fleuves profonds, cent montagnes de glace.
	La victoire empressée à conduire ses pas
	se prepare à voler aux plus lointains climas ;
	plus il la suit, plus il la trouve belle ;
	il oublie aisément pour elle
	la paix et ses plus doux appas.
La Paix et sa suite.
	ô rigueurs inhumaines !
	Faut-il ne voir jamais finir le triste cours
	de nos malheurs, et de nos peines ?
	La Discorde et sa suite.
	Vos plaintes seront vaines
	n' esperez jamais de secours.
La Paix et sa suite.
	Quel tourment de languir toûjours
	sous de cruelles chaînes !
La Discorde et sa suite.
	Vos plaintes seront vaines
	n' esperez jamais de secours.
	On entend un bruit de trompettes et de tymbales.
La Discorde
	ce bruit que la victoire en ces lieux fait entendre.
	M' avertit qu' elle y va descendre.
	Quel plaisir de luy faire voir
	mon ennemie au desespoir !
La victoire descend, elle est accompagnée d' un
grand nombre de victoires, et de heros.
La Victoire
	venez aimable paix, le vainqueur vous appelle,
	la victoire devient vostre guide fidelle ;
	venez dans un heureux sejour.
	Vous, discorde affreuse et cruelle,
	portez ses fers à vostre tour.
La Victoire et sa suite.
	Venez, aimable paix, le vainqueur vous appelle.
	La suite de la victoire deschaîne la paix et les
	divinitez qui l' accompagnent, et enchaîne
	la discorde et sa suite.
La Paix et sa suite.
	Ah ! Quel bon-heur charmant !
La Discorde et sa suite.
	Ah ! Quel affreux tourment !
La Discorde enchaînée.
	Orgueilleuse victoire, est-ce à toy d' entreprendre
	de mettre la discorde aux fers ?
	à quels honneurs sans moy peux-tu jamais
	pretendre ?
La Victoire
	ah ! Qu' il est beau de rendre
	la paix à l' univers.
La Discorde
	tes soins pour le vainqueur pouvoient plus loin
	s' estendre ?
	Que ne conduisois-tu le heros que tu sers,
	où cent lauriers nouveaux luy sont encore offerts ?
	La gloire au bout du monde auroit esté l' attendre.
La Victoire
	ah ! Qu' il est beau de rendre
	la paix à l' univers.
	Apres avoir vaincu mille peuples divers,
	quand on ne voit plus rien qui puisse se deffendre,
	ah ! Qu' il est beau de rendre
	la paix à l' univers.
La suite de la victoire et la suite de la paix,
repetent ces derniers vers.
La Discorde
	ô ! Cruel esclavage !
	Je ne verray donc plus de sang et de carnage ?
	Ah ! Pour mon desespoir faut-il que le vainqueur
	ait triomphé de son courage ?
	Faut-il qu' il ne laisse à ma rage
	rien à devorer que mon coeur ?
	ô ! Cruel esclavage !
La suite de la discorde repete ce dernier vers.
La Victoire
	au fond d' un gouffre plein d' horreur,
	que sous des fers pesants la discorde gemisse.
	Partagez son supplice
	vous qui partagez sa fureur.
	Et vous triste sejour, changez, que tout ressente
	le pouvoir plein d' appas de la paix triomphante.
La discorde et sa suite s' abisment dans des gouffres
qui s' ouvrent sous leurs pas, et l' affreuse
retraite de la discorde se change en un palais
agreable.
La Paix et sa suite.
	Ah quel bonheur charmant !
La Discorde et sa suite en s' abismant.
	Ah ! Quel affreux tourment !
La Victoire et La Paix.
	Le vainqueur est comblé de gloire,
	on doit l' admirer à jamais :
	il s' est servy de la victoire
	pour faire triompher la paix.
La suite de la victoire et la suite de la paix
repetent ces quatre vers.
La suite de la paix témoigne sa joye en dançant
et en chantant.
La felicité et l' abondance chantent ensemble.
	Il est temps que l' amour nous enchaîne,
	il sçait vaincre les plus fiers vainqueurs.
	Rendons-nous, la fuite est vaine,
	ce dieu charme tous les coeurs :
	il n' a point de bien sans peine,
	mais peut-on trop payer ses douceurs.
	Dans les fers qu' amour veut que l' on prenne,
	tout est doux jusqu' aux plus tristes pleurs.
	Rendons-nous, la fuite est vaine,
	ce dieu charme tous les coeurs, etc.
La Paix
	on a quitté les armes.
	Voicy le temps heureux
	des plaisirs pleins de charmes,
	voicy le temps heureux
	des plaisirs et des jeux.
	On ne versera plus de larmes,
	tous les coeurs seront sans allarmes ;
	et si l' on craint encor des tourments rigoureux
	ce sera seulement dans l' empire amoureux.
	On a quitté les armes
	voicy le temps heureux
	des plaisirs pleins de charmes,
	voicy le temps heureux
	des plaisirs et des jeux.
Le choeur repete ces derniers vers.
La Felicité
	que l' amour est doux à suivre !
	Quel plaisir de s' enflammer !
	Un jeune coeur ne commence de vivre
	que du moment qu' il commence d' aimer.
	Malheureux qui se delivre
	d' un tourment qui sçait charmer.
	On reconnoist que l' on cesse de vivre
	en mesme temps que l' on cesse d' aimer.
Le Choeur
	on a quitté les armes
	voicy le temps heureux
	des plaisirs pleins de charmes,
	voicy le temps heureux
	des plaisirs et des jeux.

ACTE 1 SCENE 1

Le theatre represente le palais de Ceres.
Ceres, Cyané, Crinise.
Ceres
	goustons dans ces aimables lieux
	les douceurs d' une paix charmante.
	Les superbes geants armez contre les dieux
	ne nous donnent plus d' espouvante :
	ils sont ensevelis sous la masse pesante
	des monts qu' ils entassoient pour attaquer les cieux
	nous avons veu tomber leur chef audacieux
	sous une montagne brulante ;
	Jupiter la contraint de vomir à nos yeux
	les restes enflamez de sa rage mourante,
	Jupiter est victorieux,
	et tout cede à l' effort de sa main foudroyante.
	Goustons dans ces aimables lieux
	les douceurs d' une paix charmante.
Ceres, Cyané, et Crinise.
	Goustons dans ces aimables lieux
	les douceurs d' une paix charmante.
Ceres
	prenez soin d' assembler tout ce qui suit mes loix,
	honnorons le vainqueur d' une commune voix.
Ceres, Cyané, et Crinise.
	Honnorons le vainqueur d' une commune voix.
Cyané et Crinise vont de deux costez differents
appeller les divinitez et les peuples de la Sicile,
pour venir ensemble celebrer la victoire de Jupiter.

ACTE 1 SCENE 2

Mercure descend du ciel.
Mercure, Ceres
Ceres
	Mercure, quel dessein vous fait icy descendre ?
Mercure
	Jupiter prés de vous m' ordonne de me rendre.
Ceres
	non, non, à vos discours je n' ose adjoûter foy.
	Jupiter aprés sa victoire
	songe à tenir en paix l' univers sous sa loy ;
	il est trop occupé de sa nouvelle gloire,
	eh ! Le moyen de croire
	qu' il songe encore à moy ?
Mercure
	dans les soins les plus grands dont son ame est
	remplie
	il se souvient toûjours que vous l' avez charmé ;
	il est mal-aisé qu' on oublie
	ce qu' on a tendrement aimé,
	il admire les dons que vous venez de faire
	en cent climats divers,
	l' abondante Sicile heureuse de vous plaire
	de vos riches moissons voit tous ses champs couverts :
	mais la mere des dieux se plaint que la Phrygie
	quelle a toûjours cherie,
	ne se ressente pas de vos soins bien-faisants ;
	et c' est Jupiter qui vous prie
	d' y porter vos divins presents.
	Quelle gloire de voir qu' un dieu si grand implore
	vostre favorable secours !
Ceres
	peut-estre qu' il m' estime encore,
	mais il m' avoit promis qu' il m' aimeroit toûjours.
	L' amour qui pour luy m' anime
	devient plus fort chaque jour,
	est-ce assez d' un peu d' estime
	pour le prix de tant d' amour.
Mercure
	il sent l' ardeur qu' un tendre amour inspire,
	avec plaisir il se laisse enflamer ;
	mais un amant chargé d' un grand empire
	n' a pas toûjours le temps de bien aimer.
Ceres
	quand de son coeur je devins souveraine
	n' avoit-il pas le monde à gouverner,
	et ne trouvoit-il pas sans peine
	du temps de reste à me donner.
	Je l' ay veu sous mes loix ce dieu si redoutable.
	Je l' ay veu plein d' empressement ;
	ah ! Qu' il seroit aimable,
	s' il aimoit constamment !
Mercure
	son amour craint de trop paraistre,
	dans le ciel on l' observe avec des yeux jaloux.
Ceres
	de quels dieux n' est-il pas le maistre ?
	Ne les fait-il pas trembler tous ?
	Que vous l' excusez mal quand mon amour l' accuse ;
	s' il pouvoit avoir quelque excuse,
	mon coeur la trouveroit mille fois mieux que vous.
	Allez, à ses desirs il faut que je responde.
	Je quitte une paix profonde,
	qui m' offre icy mille appas :
	que ne quitteroit-t' on pas
	pour plaire au maistre du monde ?
Mercure repete ces deux derniers vers avec
Ceres, et s' envole pour aller au ciel retrouver
Jupiter.

ACTE 1 SCENE 3

Arethuse, Ceres
Ceres
	la Phrygie a besoin de mes dons precieux,
	et je laisse avec vous Proserpine en ces lieux,
	j' ay peine à la quitter, cette fille si chere...
Arethuse
	je suis dans la Sicile une nymphe estrangere,
	je viens vous conjurer de m' en laisser partir.
Ceres
	non, Arethuse, non, je n' y puis consentir.
Arethuse
	Alphée à mon repos a declaré la guerre :
	Diane propice à mes voeux,
	en vain pour me cacher à ce fleuve amoureux,
	fit ouvrir le sein de la terre :
	il n' est point de détours dans l' ombre des enfers
	que son amour n' ait découverts :
	je l' ay trouvé par tout, et sous des mers profondes
	j' ay veu ses flots brûlants suivre mes froides
	ondes ;
	je veux le fuïr encore au bout de l' univers.
Ceres
	les soins d' un amour extresme
	devroient moins vous allarmer :
	vous craignez trop qu' on vous aime,
	ne craignez vous point d' aimer ?
	Vous rougissez, Arethuse ;
	vostre rougeur vous accuse.
	Il est aisé de voir dans ce trouble fatal
	le peril où l' amour en ces lieux vous expose.
Arethuse
	le dangereux amour ! Que je luy veux de mal
	du trouble qu' il me cause !
Ceres 
	avec Alphée icy je veux vous arrester.
Arethuse
	eh ! De grace, aidez-moy plutost à l' eviter.
	Je crains enfin qu' il ne m' engage,
	et sa constance me fait peur :
	non, si je le vois davantage,
	je ne respons plus de mon coeur.
Ceres
	aimez sans vous contraindre,
	aimez à vostre tour.
	C' est déja ressentir l' amour
	que de commencer à le craindre.
Arethuse chante ces deux derniers vers avec
Ceres.
Ceres
	je vais voir Proserpine, et partir promptement.
	Demeurez avec elle en un lieu si charmant
	pour fuïr l' amour qui vous appelle
	ne cherchez plus de vains détours :
	aimez un amant fidelle,
	on n' en trouve pas toûjours
Ceres va voir Proserpine avant que de partir
pour aller en Phrygie. 

ACTE 1 SCENE 4

Arethuse seule.
	Vaine fierté, foible rigueur,
	que vous avez peu de puissance
	contre l' amour et la constance !
	Vaine fierté, foible rigueur,
	ah ! Que vous gardez mal mon coeur !
	En vain, par vos conseils je me fais violence :
	je combats vainement une douce langueur :
	helas ! Vous m' engagez à faire resistance,
	et vous me laissez sans deffence,
	au pouvoir de l' amour vainqueur ?
	Vaine fierté, foible rigueur,
	que vous avez peu de puissance
	contre l' amour et la constance !
	Vaine fierté, foible rigueur,
	ah ! Que vous gardez mal mon coeur !
	Je vois Alphée, ô dieux ! Où sera mon asile !
	Mon coeur est déja charmé,
	et ma fuite est inutile ;
	helas ! Qu' il est difficile
	de fuïr un amant aimé !
	Il aproche, je tremble. Ah faut-il qu' il joüisse
	du trouble honteux où je suis ?
	Pardonne, amour, si je le fuis,
	j' en ressens un cruel suplice ;
	mais n' importe, je veux l' eviter si je puis.

ACTE 1 SCENE 5

Alphée, Arethuse
Alphée
	arrestez, nymphe trop severe,
	ne fuyez plus d' une course legere
	les soins trop empressez de mon coeur amoureux ;
	n' ayez plus contre moy ny chagrin ny colere,
	j' ay resolu de ne vous plus déplaire,
	et je vais estouffer mon amour malheureux.
Arethuse
	Alphée...
Alphée
	Alphée enfin vous arreste, inhumaine,
	mais vous vous arrestez pour voir briser sa chaîne.
	C' en est fait, mes fers sont rompus.
Arethuse
	Alphée, est-il bien vray ?
Alphée
	n' en doutez point, cruelle,
	je le reprens ce coeur trop tendre et trop fidelle,
	ce coeur trop rebutté par de cruels refus.
Arethuse
	Alphée, est-il bien vray que vous ne m' aimiez plus ?
Alphée
	ingrate il est trop vray, mon coeur rompt avec peine
	des noeuds qu' il a trouvé si beaux ;
	mais de peur qu' il ne les reprenne
	je le veux engager en des liens nouveaux.
	J' ay veu l' aimable Proserpine :
	on connoit à l' éclat de sa beauté divine
	que du maistre des dieux elle a receu le jour.
	Rendez luy grace,
	c' est elle qui vous débarasse
	de mon facheux amour.
Arethuse
	si Proserpine est belle,
	son coeur est fier et rigoureux :
	vostre chaine nouvelle
	ne vous rendra pas plus heureux.
Alphée
	n' importe je veux bien souffrir sous son empire.
	Vous ne m' avez déja que trop accoustumé
	au rigoureux martire
	d' aimer sans estre aimé.
	Proserpine vous aime, et j' ose au moins pretendre
	que vous me servirez dans cet engagement.
	Vous sçavez si mon coeur est tendre,
	vous avez éprouvé s' il aime constamment...
Arethuse voulant fuir Alphée qui la suit.
	Non je ne veux jamais entendre
	parler ny d' amour ny d' amant.
	Me suivrez-vous sans cesse ?
Alphée
	me fuirez-vous toûjours ?
	L' ingrate Arethuse me laisse
	sans espoir de secours ?
	C' est un feu nouveau qui me presse...
Arethuse
	me suivrez-vous sans cesse ?
Alphée
	me fuirez-vous toujours ?

ACTE 1 SCENE 6

Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané, Crinise,
troupes de divinitez et de peuples de Sicile.
Quatorze nymphes chantantes.
Six divinitez des bois chantantes.
Six divinitez des eaus chantantes.
Six habitans de Sicile chantants.
Un conducteur de la feste dançant.
Six habitans de Sicile dançants.
Proserpine
	Ceres va nous oster sa divine presence,
	ces lieux vont perdre leurs attraits,
	Ceres, favorable Ceres,
	faites cesser bientost vostre cruelle absence,
	Ceres, favorable Ceres
	escoutez nos tristes regrets.
Le choeur repete ces derniers vers.

ACTE 1 SCENE 7

Ceres, Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané,
Crinise, troupes de divinitez et de peuples.
Ceres sur son char tiré par des dragons aislez.
	Vous qui voulez pour moy signaler vostre zele
	ne troublez point la paix de cet heureux sejour,
	je presse mon depart pour haster mon retour ;
	accompagnez ma fille avec un soin fidelle.
	Changez vos tristes chants en de charmants concerts ;
	que j' entende en partant dans le milieu des airs
	esclater la gloire nouvelle
	du plus grand dieu de l' univers.
Ceres fait partir son char volant.

ACTE 1 SCENE 8

Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané, Crinise,
troupe de divinitez, troupe de peuples.
Proserpine et le choeur.
	Celebrons la victoire
	du plus puissant des dieux.
	Qu' un trophée eternel conserve la memoire
	d' un triomphe si glorieux.
	Celebrons la victoire
	du plus puissant des dieux ;
	faisons retentir jusqu' aux cieux
	le bruit éclattant de sa gloire :
	celebrons la victoire
	du plus puissant des dieux.
	On dance autour d' un trophée qu' on esleve à
	l' honneur de Jupiter, et que l' on forme du débris
	des armes monstrueuses des geans vaincus.
Sur la fin de cette feste on entend un tremblement
de terre qui fait tomber une partie du palais
de Ceres.
Proserpine et le choeur.
	Ce palais va tomber ; ô dieux ! La terre s' ouvre !
	Quels tremblements affreux !
	L' enfer decouvre
	ses gouffres tenebreux.
	Jupiter lancez le tonnerre,
	renversez par de nouveaux coups
	le chef audacieux des enfans de la terre :
	il veut se relever pour s' armer contre vous,
	achevez d' étoufer la guerre.
	Jupiter : lancez le tonnere.
Le tonnere tombe sur le mont Aetna, qui
paroist dans l' esloignement ; et ce coup acheve
d' accabler le chef des geants, qui s' efforçoit de
se relever.

ACTE 2 SCENE 1

Le theatre, change et represente les
jardins de Ceres.
Crinise, Alphée.
Crinise
	Jupiter a dompté les geans pour jamais.
	Ce beau sejour brille de nouveaux charmes,
	tout y ressent le retour de la paix :
	ah ! Que le repos a d' attraits
	apres de mortelles allarmes.
Alphée
	la paix dans ces beaux lieux m' offre en vain mille
	appas.
	L' amour en rend pour moy la douceur inutile ;
	cruel amour, helas !
	Que me sert-il de voir tout le monde tranquille
	si mon coeur ne l' est pas ?
Crinise
	vous changez, vous quittez une nymphe inhumaine.
	Vostre coeur ne risque rien
	à choisir une autre chaîne,
	c' est toûjours un bien
	de changer de peine.
Alphée
	heureux qui peut estre inconstant !
	Rebutté des rigueurs d' une haine éternelle,
	j' ay voulu la quitter cette beauté cruelle,
	et j' esprouve qu' en la quittant
	mon coeur est encor moins content.
	J' ay feint de ressentir une flamme nouvelle,
	j' ay fait voir à ses yeux un dépit éclatant ;
	mais helas ! Dans le mesme instant
	je brûlois en secret, je languissois pour elle,
	et je ne l' aimay jamais tant.
	Qu' il couste cher d' estre fidelle !
	Heureux qui peut estre inconstant !
Crinise et Alphée repettent ensemble ces deux
derniers vers.
Crinise
	quelqu' un vient, gardez le silence.
Alphée
	c' est Ascalaphe qui s' avance
	pour quelque soin pressant il quitte les enfers :
	il n' a de mon amour que trop de connoissance,
	où n' ay-je point porté la honte de mes fers ?

ACTE 2 SCENE 2

Ascalaphe, Alphée
Alphée
	venez goûter icy le doux air qu' on respire.
Ascalaphe
	je dois suivre le dieu de l' infernal empire.
	La terre par ses tremblements
	vient d' ébranler les fondements
	de nos demeures sombres :
	Pluton a voulu voir si la clarté des cieux
	ne s' ouvre point de passage en ces lieux
	pour aller aux enfers effaroucher les ombres.
	Il me permet de voir Arethuse un moment.
Alphée
	d' où vous vient tant d' empressement ?
Ascalaphe
	je l' ay veuë aux enfers ; que je la trouvois belle !
Alphée
	l' ingrate me fuïoit, elle est toûjours cruelle.
Ascalaphe
	ses cruautez pour vous, ses soins pour fuïr vos pas
	ont encore à mes yeux augmenté ses appas.
Alphée
	les flammes amoureuses
	descendent-elles jusqu' à vous ?
	L' amour veut un sejour plus doux
	que vos demeures tenebreuses.
Ascalaphe
	l' astre brillant qui vous luit
	finit son cours dans les ondes,
	il ne peut percer la nuit
	de nos demeures profondes ;
	mais il n' est point de sejour
	impenetrable à l' amour.
Alphée
	qu' esperez-vous d' une ame si severe ?
	Mon amour ne peut l' émouvoir.
Ascalaphe
	si vous ne sçavez pas le secret de luy plaire
	un autre pourra le sçavoir.
Alphée
	sçaurez-vous de son coeur vaincre la resistance ?
	Est-ce aux enfers qu' on apprend ce secret ?
Ascalaphe
	on aprend aux enfers à garder le silence,
	et l' on y sçait estre discret ;
	la nymphe que je cherche avec soin vous évite,
	pour la trouver, il faut que je vous quitte.

ACTE 2 SCENE 3

Alphée seul.
	Amants qui n' estes point jaloux,
	que vostre sort est doux !
	L' amour m' a fait gêmir sous une dure chaîne ;
	mais quand je me plaignois de ses funestes coups
	je ne connoissois pas le plus cruel de tous.
	Un autre aime Arethuse et ne craint point sa haine ;
	et je voy sur moy seul tomber tout son courroux :
	c' estoit peu du malheur d' aimer une inhumaine,
	le bonheur d' un rival a redoublé ma peine.
	Amants qui n' estes point jaloux,
	que vostre sort est doux !

ACTE 2 SCENE 4

Alphée, Arethuse
Alphée
	ingrate, escoutez-moy, je ne veux plus me plaindre,
	je ne vous diray rien qui vous puisse allarmer.
Arethuse
	vous cessez de m' aimer,
	je cesse de vous craindre.
Alphée
	Ascalaphe vous cherche icy,
	bien-tost vous le verrez paraistre ;
	Arethuse, peut-estre,
	vous le cherchez aussi.
Arethuse
	l' aimable Proserpine en vostre ame a fait naistre
	une nouvelle ardeur ;
	si vous ne m' aimez plus, que vous sert de connaistre
	le secret de mon coeur ?
Alphée
	faut-il que vostre coeur à l' amour moins rebelle
	recompense un amant sans esprouver sa foy ?
	Si ce bien eust esté le prix du plus fidele,
	ah ! Vous sçavez, cruelle,
	qu' il n' estoit dû qu' à moy.
Arethuse
	vostre nouvelle chaîne est si belle et si forte !
	Pourquoy songer encore à des liens rompus.
	Que vous importe
	qu' un autre emporte
	un prix qui ne vous touche plus ?
Alphée
	vous avez fuy les soins de mon amour extresme,
	vous m' avez osté tout espoir :
	si je disois que je vous aime,
	vous m' osteriez encor le plaisir de vous voir.
Arethuse et Alphée.
	C' est une autre que moy qui regne dans vostre ame,
	c' est un autre que moy qui regne dans vostre ame,
	vous trouvez d' autres noeuds plus doux :
	en vain je veux cacher ma flâme,
	mon amour paroist trop dans mes transports jaloux ;
	non, je ne puis aimer que vous.

ACTE 2 SCENE 5

Ascalaphe, Arethuse, Alphée
Arethuse
	est-il vray que mon coeur soit en vostre puissance ?
Ascalaphe
	je vous aime sans esperance ;
	j' ay voulu soulager mon mal
	par le chagrin de mon rival.
	Dans les enfers, c' est ainsi qu' on en use :
	mes maux n' ont pû trouver d' autre adoucissement.
	Pardonnez-moy, belle arethuse,
	je ne suis pas le seul qui se vante en aimant
	de posseder un coeur qu' on luy refuse.
	Mais Alphée aujourd' huy n' est plus tant rebutté ?
	Vous ne fuyez plus sa presence ?
Arethuse
	pour punir vostre vanité
	je veux que vous voyez triompher sa constance.
Ascalaphe
	en luy donnant la prefertence,
	vous me rendez la liberté.
	Le dépit qui me possede
	me guerira promptement,
	vous en faites mon tourment,
	et j' en feray mon remede.
Alphée et Arethuse.
	Pour estre heureux, il faut qu' on aime bien.
Ascalaphe
	pour estre heureux il faut qu' on n' aime rien.
	Mais Pluton va bien-tost rentrer dans son empire :
	il passe en ces lieux, il admire
	les charmes d' un sejour si doux.


ACTE 2 SCENE 6

Pluton, Arethuse, Ascalaphe, Alphée
Pluton
	demeurez Arethuse, Alphée esloignez-vous.
Alphée se retire, et Pluton continuë à parler.
	Les efforts d' un geant qu' on croyoit accablé
	ont fait encor frémir le ciel, la terre, et l' onde
	mon empire s' en est troublé ;
	jusqu' au centre du monde
	mon trosne en a tremblé.
	L' affreux Typhoee avec sa vaine rage
	trébuche enfin dans des gouffres sans fonds.
	L' éclat du jour ne s' ouvre aucun passage
	pour penetrer les royaumes profonds
	qui me sont escheus en partage.
	Le ciel ne craindra plus que ses fiers ennemis
	se relevent jamais de leur chûte mortelle,
	et du monde esbranlé par leur fureur rebelle
	les fondemens sont raffermis :
	je puis faire goûter une paix eternelle
	aux peuples soûterrains que le sort m' a soûmis.
	Mais par vos soins puis-je voir Proserpine
	avant que de quitter cét aimable sejour ?
Arethuse
	cette fiere beauté s' obstine
	à fuïr les amants et l' amour.
	Dans l' innocent repos de cette solitude
	elle évite les dieux
	de la terre et des cieux :
	jugez de son inquietude
	si le dieu des enfers paroissoit à ses yeux.
	Caché sous cét espais feüillage
	vous pourriez la voir un moment.
Pluton
	allez, il suffira que vostre soin l' engage
	à venir dans ce lieu charmant,
	et si je puis la voir il n' importe comment.

ACTE 2 SCENE 7

Pluton, Ascalaphe
Ascalaphe
	j' ay peine à concevoir d' où vient le trouble
	extresme
	où le coeur de Pluton semble s' abandonner.
Pluton
	tu peux t' en estonner,
	j' en suis surpris moy-mesme
	j' ay trouvé Proserpine en visitant ces lieux.
	Les pleurs couloient de ses beaux yeux :
	elle fuyoit, interdite, et tremblante ;
	pour implorer l' assistance des dieux
	elle tournoit ses regards vers les cieux :
	sa douleur et son espouvante
	rendoient encor sa beauté plus touchante.
	Les accens plaintifs de sa voix
	ont esmeu mon coeur inflexible ;
	qu' un coeur fier est troublé quand il devient
	sensible
	pour la premiere fois !
Ascalaphe
	contre l' amour quel coeur peut se deffendre ?
	Le temps d' aymer n' est pas connu,
	il faut l' attendre ;
	quand ce temps fatal est venu,
	il faut se rendre.
	Contre l' amour quel coeur peut se deffendre ?
Pluton
	de ce dieu si puissant je mesprisois les feux,
	j' esprouve enfin sa vengeance cruelle.
	Je l' ay veu ce dieu dangereux,
	il suivoit Proserpine, il voloit aprés elle.
	J' ay veu de sa fatale main
	partir un trait de flamme,
	j' ay voulu l' éviter en vain,
	le coup a penetré jusqu' au fond de mon ame.
Ascalaphe
	l' amour a surmonté le maistre des enfers ;
	il n' a plus rien à vaincre aprés cette victoire.
	Pluton et Ascalaphe.
	L' amour comblé de gloire
	triomphe de tout l' univers.

ACTE 2 SCENE 8

Proserpine, Cyané, Arethuse, Pluton, Ascalaphe,
troupe de nymphes.
Quatorze nymphes de la suitte de Proserpine
chantantes.
Huit nymphes dançantes.
Proserpine et ses nymphes.
	Les beaux jours et la paix
	sont revenus ensemble.
Pluton
	la troupe des nymphes s' assemble,
	retirons-nous sous ce feüillage espais.
Pluton et Ascalaphe se retirent et se cachent, et
Proserpine et ses nymphes s' avancent en dançant
et en chantant.
	Les beaux jours et la paix
	on ne voit plus de coeur qui tremble,
	tout rit dans ces lieux pleins d' attraits.
	Les beaux jours et la paix
	sont revenus ensemble.
Proserpine et ses nymphes continüent leurs
dances et leurs chants.
Proserpine
	belles fleurs, charmant ombrage
	il ne faut aimer que vous.
Le Choeur
	on ne trouve rien de doux
	quand on est dans l' esclavage.
Proserpine
	belles fleurs, charmant ombrage
	il ne faut aimer que vous.
Le Choeur
	les amants n' ont en partage
	que langueurs, que soins jaloux.
Proserpine
	belles fleurs, charmant ombrage
	il ne faut aimer que vous.
Choeur
	belles fleurs charmant ombrage,
	il ne faut aimer que vous.
Proserpine
	quand un coeur est trop sensible,
	rien ne peut le rendre heureux.
Le Choeur
	dans les plus aimables noeuds
	on n' a point de bien paisible.
Proserpine
	quand un coeur est trop sensible,
	rien ne peut le rendre heureux.
Le Choeur
	c' est toûjours un mal terrible
	que l' ardeur des plus beaux feux.
Proserpine
	quand un coeur est trop sensible,
	rien ne peut le rendre heureux.
Le Choeur
	quand un coeur est trop sensible
	rien ne peut le rendre heureux.
Proserpine
	que nostre vie
	doit faire envie !
	Le vray bonheur
	est de garder son coeur.
	Le jour n' esclaire
	que pour nous plaire,
	ces arbres verds.
	Ont leur plus beau feüillage,
	et mille oyseaux divers
	dans ce boccage
	imittent nos concerts
	par leur ramage ;
	que nostre vie
	doit faire envie !
	Le vray bonheur
	est de garder son coeur.
	Tout s' interesse
	dans nos desirs,
	jamais l' amour ne nous blesse,
	les doux plaisirs
	sont pour les coeurs sans foiblesse.
	Que nostre vie
	doit faire envie !
	Le vray bonheur
	est de garder son coeur.
Le Choeur
	que nostre vie
	doit faire envie !
	Le vray bonheur
	est de garder son coeur.
	Pour nous deffendre
	d' un amour tendre,
	avec fierté,
	nous avons pris les armes :
	nos biens n' ont point coûté
	de tristes larmes,
	la liberté
	n' a jamais que des charmes :
	que nostre vie, etc.
Proserpine
	nous reverrons bien-tost Ceres dans ces beaux lieux,
	il faut luy preparer des guirlandes nouvelles.
	Separons-nous ; voyons qui sçait le mieux
	assortir les fleurs les plus belles.
Choeur De Nymphes
	voyons qui sçait le mieux
	assortir les fleurs les plus belles.
Les nymphes s' écartent, Proserpine et Cyané
cüeillent des fleurs.

ACTE 2 SCENE 9

Pluton, Proserpine, Ascalaphe, Cyané,
troupe de divinitez des enfers.
Huit divinitez infernalles chantantes.
Pluton
infernales divinitez
	secondez mon amour, sortez.
	Une troupe de divinitez infernales sort de la
	terre, et le char de Pluton paroist en mesme
	temps.
Proserpine
	ciel ! Prenez ma deffence !
Proserpine et Cyané.
	ô ciel ! Protegez l' innocence !
Pluton, Ascalaphe, et les divinitez infernales.
	Proserpine ne craignez pas
	un dieu charmé de vos appas.
Cyané retenant Proserpine.
	Qu' elle barbare violence !
Pluton
	nymphe, crain ma vengeance :
	sur peine de perdre la voix.
	Garde-toy de parler de tout ce que tu vois.
	L' escharpe de Proserpine demeure dans les mains
	de Cyané, et Pluton fait placer Proserpine prés
	de luy sur son char.
Proserpine
	ciel ! Prenez ma deffence !
Proserpine et Cyané.
	ô ciel ! Protegez l' innocence !
Pluton, Ascalaphe, et les divinitez infernales
descendans aux enfers avec Proserpine.
	Proserpine, ne craignez pas,
	un dieu charmé de vos appas.

ACTE 3 SCENE 1

Le theatre change, et represente le mont Aetna
vomissant des flâmes, et les lieux d' alentour.
Alphée, Arethuse, Crinise, troupe de nymphes,
troupe de dieux des bois.
Tous Ensemble
	Proserpine ? Respondez-nous ?
	Helas ! En quels lieux estes-vous ?
	ô disgrace cruelle !
	L' echo fidelle
	au fond des bois
	respond à nostre voix ;
	Proserpine ? Ah faut-il qu' en vain on vous appelle !
	Proserpine ? Respondez-nous ?
	Helas ! En quels lieux estes vous ?

ACTE 3 SCENE 2

Arethuse, Alphée
Arethuse
	n' aurois-je point innocemment
	causé tant de cris et de larmes ?
	D' un desir curieux je n' ay point pris d' allarmes ;
	qui croiroit que Pluton pût devenir amant !
	Il demandoit à voir Proserpine un moment,
	je crains qu' il n' ait trop veu ses charmes,
	ce n' est que par mes soins que Ceres peut sçavoir
	si le dieu des enfers tient sa fille captive ;
	il m' est permis d' aller sur l' infernale rive :
	adieu, dans peu de temps j' espere vous revoir.
Alphée
	pouvez-vous oublier qu' il faut que je vous suive ?
	J' ay sans cesse suivy vos pas
	quand j' excitois vostre colere :
	quand j' ay cessé de vous déplaire
	pourrois-je ne vous suivre pas ?
Arethuse
	du maistre des enfers je veux aller me plaindre,
	craignez en me suivant d' attirer son courroux.
Alphée
	pour moy rien n' est tant à craindre
	que d' estre éloigné de vous.
	Que l' absence de ce qu' on aime
	est un supplice rigoureux !
	Pour les coeurs amoureux,
	tout autre mal cede à ce mal extresme,
	et l' enfer mesme
	n' a rien de plus affreux
	que l' absence de ce qu' on aime.
Alphée et Arethuse.
	Le bon-heur est par tout où l' amour est en paix,
	ne nous quittons jamais.

ACTE 3 SCENE 3

Alphée, Arethuse, Crinise, troupes de nymphes
et de dieux des bois.
Tous Ensemble
	Ceres revient ! Ah qu' elle peine !
	Cachons-nous à ses yeux.
	Sa fille n' est plus dans ces lieux ;
	son esperance est vaine.
	Que luy pourrons-nous dire, ô dieux !
	Ceres revient ; ah quelle peine !
	Cachons-nous à ses yeux,
les nymphes et les dieux des bois se cachent,
Alphée et Arethuse descendent aux enfers, le
char volant de Ceres s' arreste, et la déesse en
descend.

ACTE 3 SCENE 4

Ceres
	je vais revoir ma fille, elle est dans ces
	campagnes :
	je viens d' y voir les nymphes ses compagnes.
	Je vais goûter prés d' elle un sort doux et charmant.
	Helas ! Qu' un tendre amour accroist l' empressement
	de la tendresse maternelle.
	Proserpine est pour moy le gage precieux
	de l' amour le plus grand des dieux,
	c' est Jupiter que j' aime en elle.
	J' ay rendu les humains heureux,
	mes travaux ont comblé leurs voeux ;
	il m' est permis enfin d' estre heureuse moy-mesme :
	apres avoir acquis un immortel honneur,
	quand chacun par mes soins goûte un bonheur extresme
	qu' il m' est doux de songer à mon propre bonheur.
	Les nymphes de ces lieux semblent fuïr ma presence :
	Proserpine ? Ma fille ? Ah quel triste silence !
	Est-ce ainsi qu' on devoit dans cét heureux séjour
	se réjoüir de mon retour ?
	Venez, nymphes, venez, que ma fille s' avance.
	Venez, dieux des bois, venez-tous.

ACTE 3 SCENE 5

Ceres, Crinise, troupes de nymphes
et de dieux des bois.
Ceres
	ma fille n' est pas avec vous !
	Quoy, donc, est-ce le soin que vous en deviez
	prendre ?
	Rendez-moy Proserpine. Au lieu de me la rendre,
	vous m' offrez seulement des soûpirs et des pleurs ?
Le Choeur
	ô Ceres ! ô mere trop tendre !
	Ah quelles seront vos douleurs.
Ceres
	ciel ! On m' oste ma fille ! Et qui l' ose entreprendre ?
Deux Nymphes
	nous n' avons pû l' aprendre,
	et l' on a pris le temps que nous cüeillions des fleurs.
Ceres
	j' ay creu qu' un doux repos devoit icy m' attendre,
	et je n' y trouve, helas ! Que de cruels mal-heurs.
Le Choeur
	ô Ceres ! ô mere trop tendre !
	Ah ! Quelles seront vos douleurs !

ACTE 3 SCENE 6

Cyané, Ceres, Crinise, troupes de nymphes
et de dieux champestres.
Cyané
	je ressens vos ennuis, et j' en suis trop atteinte,
	quoy qu' il puisse arriver, vous allez tout sçavoir.
	Il faut que mon devoir
	l' emporte sur ma crainte.
Ceres
	parle, ma chere cyané ;
	soulage un coeur infortuné.
Cyané
	j' ay suivy Proserpine, et j' ay pris sa deffense !
	Helas tous mes efforts pour elle ont esté vains !
	Son escharpe est entre mes mains...
Ceres
	ce cher et triste objet presse encore ma vangeance.
	Haste-toy de nommer l' ennemy qui m' offence.
Cyané
	c' est... c' est...
Ceres
	acheve.
Cyané
	c' est...
Ceres et Le Choeur.
	Ah ! Quel malheur nouveau !
	Cyané perd la voix et n' est plus qu' un ruisseau.

ACTE 3 SCENE 7

Ceres, Crinise, troupe de nymphes, et de dieux
des bois.
Ceres
	ô malheureuse mere !
Le Choeur
	ô trop malheureuse Ceres !
Ceres
	les dieux n' ont pû souffrir qu' une nymphe sincere
	m' ait découvert mes ennemis secrets.
	Je ne sçauray donc pas sur qui lancer les traits
	de ma juste colere ?
	On me ravit une fille si chere !
	Jupiter dans les cieux sourd à mes vains regrets
	ne ressent plus qu' il est son pere !
	ô malheureuse mere !
Le Choeur
	ô trop malheureuse Ceres !
Ceres
	ah ! Qu' elle injustice cruelle !
	ô dieux pourquoy m' arrachez-vous
	un bien que je trouvois si doux ?
	De cette audace criminelle
	est-ce Apollon ou Mars que je doy soupçonner ?
	Leurs meres en fureur n' ont pû me pardonner
	d' avoir une fille si belle.
	Dois-je accuser l' amour, et sert-il aujourd' huy
	à me ravir un bien que je tenois de luy ?
	Trahiroit-il mon coeur fidelle ?
	Ah ! Quelle injustice cruelle !
	ô dieux ! Pourquoy m' arrachez-vous
	un bien que je trouvois si doux ?
	Par mes soins, les champs de Cybele
	de fruits, et de moissons viennent d' estre couverts ;
	de mes dons precieux la richesse nouvelle
	brille par mes travaux en cent climats divers,
	et quand de tant de biens j' ay comblé l' univers,
	les dieux percent mon coeur d' une douleur mortelle.
	Ah ! Quelle injustice cruelle !
	ô dieux pourquoy m' arrachez-vous
	un bien que je trouvois si doux.
	Apres un si sensible outrage,
	mon coeur desesperé s' abandonne à la rage.
	Du monde trop heureux je veux troubler la paix :
	brulons, ravageons-tout, détruisons mes bien-faits.

ACTE 3 SCENE 8

Ceres, troupes de nymphes et de dieux
champestres, troupe de suivants de Ceres, troupe
de peuples de Sicile.
Les suivants de Ceres rompent les arbres et
en prennent des branches et en font des flambeaux
qu' ils allument au feu qui sort du mont Aetna.
Ils en brulent les bleds, malgré les efforts
et les cris des nymphes, des dieux champestres,
et des peuples.
Huit suivants de Ceres portants des flambeaux
allumez dançans.
Quatre habitans de Sicile dançans.
Ceres tenant deux flambeaux allumez.
	Que tout se ressente
	de la fureur que je sens.
Le choeur des dieux champestres et des peuples.
	Quel crime avons-nous fait ? Divinité puissante,
	escoutez les clameurs des peuples gemissants.
Ceres
	j' ay fait du bien à tous, ma fille est innocente,
	et pour toucher les dieux, nos cris sont impuissants ;
	j' entendray sans pitié les cris des innocents :
	que tout se ressente
	de la fureur que je sens.
Le Choeur
	ah ! Quelle espouvantable flâme !
	Ah ! Quel ravage affreux !
Ceres
	portons par tout l' horreur qui regne dans mon ame.
	Portons par tout d' horribles feux.
Le Choeur
	ah ! Quelle espouvantable flâme !
	Ah ! Quel ravage affreux !

ACTE 4 SCENE 1

Le theatre change, et represente les
champs elysées.
Ombres heureuses.
Quatorze ombres heureuses chantantes.
Six ombres joüants la flutte.
Choeur des ombres heureuses.
	Loin d' icy, loin de nous,
	tristes ennuis, importunes allarmes :
	gardez-vous, gardez-vous
	d' interrompre la paix dont nous goûtons les charmes ;
	gardez-vous, gardez-vous
	de troubler un bonheur si doux.
Deux ombres heureuses.
	ô ! Bien-heureuse vie !
	Vous ne nous serez point ravie.
	ô ! Doux plaisirs dont nos voeux sont comblez !
	Vous ne serez jamais troublez.
Deux autres ombres heureuses.
	Ah que ces demeures sont belles !
	Que nous y passons d' heureux jours !
	Quelle felicité pour les amants fidelles !
	Icy les amours éternelles
	ont toûjours les douceurs des nouvelles amours.
	Ah que ces demeures sont belles !
	Que nous y passons d' heureux jours.
Deux autres ombres heureuses.
	Dans ces beaux lieux, tout nous enchante,
	les plaisirs y suivent nos pas ;
	et plus on en joüit, plus le desir augmente
	d' en goûter les appas
le choeur des ombres heureuses.
	ô bien-heureuse vie !
	Vous ne nous serez point ravie.
	ô ! Doux plaisirs dont nos voeux sont comblez !
	Vous ne serez jamais troublez.

ACTE 4 SCENE 2

Proserpine, Ascalaphe, les ombres heureuses.
Proserpine
	ma chere liberté que vous aviez d' attraits !
	En vous perdant, helas ! Que mon ame est
	atteinte
	de douleur, de trouble, et de crainte !
	Ma chere liberté que vous aviez d' attraits !
	Faut-il vous perdre pour jamais ?
	Ombres que j' interromps, souffrez ma triste plainte,
	ce n' est pas pour mon coeur que vos plaisirs sont
	faits :
	plaignez-vous avec moy du dieu qui m' a contrainte
	de troubler la douceur de vostre heureuse paix.
	Ma chere liberté que vous aviez d' attraits !
	En vous perdant, helas ! Que mon ame est atteinte !
	De douleur, d' amour, et de crainte !
	Ma chere liberté que vous aviez d' attraits !
	Faut-il vous perdre pour jamais ?
Ascalaphe
	aimez qui vous aime,
	rien n' est si charmant.
	Pluton n' est pas un dieu sujet au changement,
	il vous offre son coeur avec son diadéme.
	Aimez qui vous aime,
	rien n' est si charmant.
Les ombres repettent ces deux derniers vers
Proserpine
	que n' est-il satisfait de sa grandeur supresme,
	j' estois heureuse sans amant ;
	mon coeur se contentoit de regner sur luy-mesme.
Les Ombres
	rien n' est si charmant.
Proserpine
	ah ! Sans la liberté, sans sa douceur extresme,
	tout autre bien est un cruel tourment.
Les Ombres
	aimez qui vous aime,
	rien n' est si charmant.

ACTE 4 SCENE 3

Arethuse, Alphée, Proserpine, Ascalaphe
Proserpine
	est-ce une illusion dont le charme m' abuse,
	est-ce toy, ma chere Arethuse.
Arethuse et Alphée.
	Pluton veut qu' avec vous nous demeurions icy ;
	nous suivons sans effort la loy qu' il nous impose.
	Ce dieu veut soulager le chagrin qu' il vous cause,
	et croit que par nos soins il peut estre adoucy.
	Il attend pour vous voir que de vostre colere
	les premiers transports soient calmez.
	Le dieu que vous charmez
	ne songe qu' à vous plaire.
Proserpine
	que devient pour l' amour ton mespris éclatant ?
	Cet amant prés de toy gouste un bon-heur paisible.
Arethuse
	rien n' est impossible
	à l' amour constant.
	En vain je presumois tant
	d' avoir un coeur invincible,
	rien n' est impossible
	à l' amour constant.
Alphée.
	Qu' un amant fidele est content
	d' engager ce qu' il aime à devenir sensible !
Alphée et Arethuse.
	Rien n' est impossible
	à l' amour constant.
Ascalaphe
	Pluton pourra trouver un favorable instant
	ou son amour pour vous déviendra moins terrible.
Ascalaphe, Arethuse et Alphée.
	Rien n' est impossible
	à l' amour constant.
	Voyez ce beau sejour, ces charmantes campagnes,
	ces vallons escartez, ces paisibles forests.
Proserpine
	ne reverray-je plus Ceres ?
	Ne reverray-je plus mes fidelles compagnes ?
Ascalaphe
	vous avez par malheur goûté de quelques grains
	d' un fruit de ces lieux sousterrains.
Alphée et Arethuse.
	Pluton le sçait, il vient de nous le dire.
Ascalaphe
	j' ay pris soin de l' en advertir.
	Par l' arrest du destin, le dieu de cet empire
	peut vous voir desormais autant qu' il le desire.
Alphée, Arethuse et Ascalaphe.
	Jamais s' il n' y veut consentir,
	du sejour des enfers vous ne pourrez sortir.
Proserpine
	je ne verray jamais la lumiere celeste !
	Dans une ardente soif, par un secours funeste,
	c' est toy qui m' as monstré ce fruit si dangereux :
	tu m' as caché l' arrest du destin rigoureux ;
	perfide, c' est toy qui m' abuse,
	et c' est toy-mesme qui m' accuse ?
	Ah ! Du moins, le destin exaucera les voeux
	de ma juste vangeance :
	tu ne surprendras plus la credule innocence ;
	tu seras un objet affreux,
	et d' un presage malheureux ;
	va, cruel, va languir dans l' horreur des tenebres ;
	va, devien, s' il se peut, aussi triste que moy.
	Que tes cris soient des cris funebres ;
	que le sombre chagrin, que le mortel effroy ;
	ne se lassent jamais de voler apres toy.
Ascalaphe se transforme en hibou, et s' envole.

ACTE 4 SCENE 4

Pluton, Proserpine
Proserpine
	venez-vous contre moy deffendre un temeraire ?
Pluton
	vostre pouvoir icy ne sera point borné ;
	on n' est point innocent quand on peut vous
	déplaire :
	espuisez, s' il se peut sur cet infortuné,
	tous les traits de vostre colere.
Proserpine
	tout ressent icy bas mon trouble et ma terreur :
	les ombres sans trembler ne peuvent plus m' entendre,
	ne souffrez pas que ma fureur
	de cet heureux sejour, fasse un sejour d' horreur,
	à la clarté du ciel, hastez-vous de me rendre.
Pluton
	ne regrettez point tant la lumiere des cieux.
	Des astres faits pour nous esclairent ces beaux
	lieux ;
	jamais un verdoyant feüillage
	ne cesse de parer les arbres de nos bois,
	sans cesse dans nos champs nous trouvons à la fois
	des fruits, des fleurs, et de l' ombrage,
	et le temps affreux des frimas
	est la seule saison que l' on n' y connoist pas.
Proserpine
	mon triste coeur ne peut connaistre
	la douceur des appas qu' on voit icy paraistre,
	helas ! Ces lieux si beaux où je frémis d' effroy,
	sont toûjours les enfers pour moy.
Pluton
	je suis roy des enfers, Neptune est le roy de
	l' onde,
	nous regardons avec des yeux jaloux
	Jupiter plus heureux que nous ;
	son sceptre est le premier des trois sceptres du
	monde.
	Mais si de vostre coeur j' estois victorieux,
	je serois plus content d' adorer vos beaux yeux
	au milieu des enfers dans une paix profonde,
	que Jupiter le plus heureux des dieux
	n' est content d' estre roy de la terre et des cieux.
Proserpine
	que deviendra Ceres à qui je suis si chere ?
	Qu' elle surprise ! Helas ! Quelle douleur amere !
	Helas !
Pluton
	ne donnerez-vous
	des soûpirs qu' à vostre mere ?
	Aimez, beauté trop severe,
	les soûpirs d' amour sont doux.
Proserpine
	d' un insensible coeur que pouvez-vous attendre ?
Pluton
	j' ignorois le pouvoir des traits qui m' ont surpris,
	mon coeur ne connoissoit rien de doux ny de tendre.
	Ne pourray-je vous aprendre
	ce que vous m' avez apris ?
Proserpine
	dieu cruel ! Vous n' aimez que les pleurs et les cris.
	Deviez-vous aux enfers me contraindre à descendre ?
	Vous m' ostez le bonheur qui m' estoit destiné ?
Pluton
	est-ce à moy qu' il faut vous en prendre ?
	Accusez-en l' amour que vous m' avez donné.
Proserpine
	voulez-vous me causer d' eternelles allarmes ?
Pluton
	voulez-vous me causer d' eternels desplaisirs ?
Proserpine
	laissez-moy suivre en paix mes innocens desirs.
Pluton
	laissez-moy la douceur de voir toûjours vos charmes
Proserpine
	voyez couler mes larmes.
Pluton
	escoutez mes soûpirs.
Pluton et Proserpine ensemble.
Pluton
	mon amour fidelle
	ne touche point vostre coeur ?
	Ah ! Quelle rigueur !
Proserpine
	ma douleur mortelle
	ne touche point vostre coeur ?
	Ah ! Quelle rigueur !
Pluton
	n' importe, fussiez-vous cent fois plus inhumaine,
	mon amour entreprend de vaincre vostre haine.

ACTE 4 SCENE 5

Pluton, Proserpine, choeur d' ombres bien-heureuses.
Choeur de divinitez infernales.
Quatorze divinitez infernales de la suite de Pluton,
chantantes.
Les trois juges des enfers.
Quatre divinitez infernales dançantes.
Quatre ombres heureuses dançantes.
Pluton
	que l' on suspende icy les tourments éternels
	des plus criminels :
	qu' aux enfers en ce jour tout soit exempt de peine.
	Vous qu' un heureux repos suit apres le trespas,
	et vous, dieux, mes sujets, venez, hastez vos pas,
	rendez hommage à vostre reine :
	admirez ses divins appas.
	Regnez aimable souveraine,
	regnez à jamais icy bas.
Les choeurs des ombres heureuses, et des
divinitez infernales.
	Rendons hommage à nostre reyne,
	admirons ses divins appas.
	Regnez, aimable souveraine,
	regnez à jamais icy-bas.
Les ombres heureuses et les divinitez infernales
rendent hommage à Proserpine, et luy apportent
de riches presens : elles témoignent
leur joye par leurs dances et par leurs chansons.
Choeur des ombres heureuses.
	C' est assez de regrets ;
	c' est verser trop de larmes,
	goûtez les attraits
	du destin plein de charmes,
	Pluton aime mieux que Ceres.
	Une mere
	vaut-elle un espoux ?
	L' amour doit toûjours plaire,
	les soins en sont doux.
	Un coeur est trop sauvage
	s' il change l' usage
	d' un bien si charmant,
	et c' est grand dommage
	d' en faire un tourment.
	Triomphez dans ces lieux :
	c' est pour vous que soûpire
	l' un des plus grands dieux,
	possedez son empire.
	Tout cede au pouvoir de vos yeux.
	Une mere
	vaut-elle un espoux, etc.
Les choeurs des divinitez infernales et des
ombres heureuses.
	Dans les enfers
	tout rit, tout chante ;
	on vous doit, beauté charmante,
	la douceur de nos concerts.
Un dieu severe
	par vos yeux est enflammé,
	tout son empire vous revere ;
	qu' il est doux d' avoir charmé
	un coeur qui n' a jamais aimé.
	Que vos appas
	auront de gloire !
	Ils estendent leur victoire
	jusqu' où regne le trespas.
	Un dieu severe, etc.

ACTE 5 SCENE 1

Le theatre change, et represente le
palais de Pluton.
Pluton, les trois juges des
enfers, les trois furies, troupe
de divinitez infernales.
Les trois furies.
Pluton
	vous qui reconnoissez ma supresme puissance,
	donnez-moy des conseils, donnez-moy
	du secours.
	L' orgueilleux Jupiter m' offence,
	il veut rompre aujourd' huy l' heureuse intelligence
	que nous avions juré de conserver toûjours.
	Les dieux ont aimé tous, et le Dieu du ciel-mesme
	s' est laissé cent fois enflammer.
	C' est la premiere fois que j' aime,
	et l' on veut me ravir ce qui ma sçeu charmer.
	Ah ! C' est une rigueur extresme
	de condamner un coeur à ne jamais aimer.
	C' est vostre reine qu' on demande :
	Jupiter veut que je la rende,
	et Mercure pretend l' enlever d' icy bas.
	Pouvons-nous endurer que l' on nous la ravisse ?
Le Choeur
	non, non, c' est une injustice
	que nous ne souffrirons-pas.
Pluton
	et par quel droit faut-il que Jupiter s' obstine
	à troubler le bonheur que l' amour me destine ?
	Mon pouvoir n' est-il pas independant du sien ?
	Gardons Proserpine,
	les enfers ne rendent rien.
Le choeur repete ces deux vers.
Les trois juges des enfers.
	Proserpine a goûté des fruits de vostre empire,
	elle est à vous, on ne peut vous l' oster.
	Aux arrests du destin les dieux doivent souscrire,
	c' est vainement qu' on y veut resister.
Pluton
	que le ciel menace, qu' il tonne ;
	il faut que rien ne nous estonne,
	nous avons pour nous en ce jour,
	les destins et l' amour.
Le choeur repete ces quatre vers.
Les trois furies.
	Plustost que de souffrir l' injure
	que le ciel veut faire aux enfers,
	renversons toute la nature
	perisse l' univers.
Le choeur repete les deux derniers vers.
Une des furies.
	Retirons les geants de leur prison obscure ;
	des titans enchainez il faut briser les fers :
les furies et le choeur.
	Renversons toute la nature,
	perisse l' univers.

ACTE 5 SCENE 2

Le theatre change, et represente une
solitude.
Ceres seule.
	Deserts escartez, sombres lieux,
	cachez mes soûpirs et mes larmes.
	Mon desespoir a trop de charmes
	pour les impitoyables dieux.
	Deserts escartez, sombres lieux,
	cachez mes soûpirs, et mes larmes.
	Les dieux estoient jaloux de mon sort glorieux ;
	c' est un doux spectacle à leurs yeux
	que les malheurs cruels dont je suis poursuivie :
	ils se font un plaisir de mes cris furieux ;
	Jupiter m' a livrée à leur barbare envie :
	Jupiter me trahit, ma fille m' est ravie.
	Je perds ce que j' aimois le mieux ;
	infortunée, helas ! Le jour m' est odieux,
	et je suis pour jamais condamnée à la vie.
	A ! Je ne puis souffrir la lumiere des cieux !
	Mon desespoir a trop de charmes
	pour les impitoyables dieux ;
	deserts escartez, sombres lieux,
	cachez mes soûpirs, et mes larmes.

ACTE 5 SCENE 3

Ceres, voix infernales.
Ceres
	quels abismes se sont ouverts ?
	Qu' entends-je ? Quel affreux murmure !
	Voix Infernales
	renversons toute la nature.
	Perisse l' univers.
Ceres
	le ciel n' est point touché des maux que j' ay
	soufferts,
	l' enfer prendroit-il part aux peines que j' endure.
Voix Infernales.
	Renversons toute la nature.
	Perisse l' univers.
Ceres repete ce dernier vers.

ACTE 5 SCENE 4

Alphée, Arethuse, Ceres,
Alphée et Arethuse sortent des enfers.
Ceres
	ne m' aprendrez-vous point où ma fille peut
	estre ?
Arethuse
	vostre ennemy secret veut se faire connaistre ;
	enfin vous pouvez tout sçavoir.
	De l' empire infernal le redoutable maistre
	tient vostre fille en son pouvoir.
Ceres
	l' enfer retient ma fille ! ô ciel ! ô sort barbare !
	L' eternelle nuit nous separe !
	Ma chere Proserpine... ô regrets superflus !
	Helas ! Je ne la verray plus !
	Dieux ! Ma fille n' est point coupable,
	pourquoy Pluton inexorable
	veut-il dans les enfers l' accabler de douleur ?
Alphée et Arethuse.
	C' est quelquefois un grand malheur
	que d' estre trop aimable.
Ceres
	Pluton l' aime ! Et l' amour pour me desesperer
	fait soûpirer un coeur qui doit estre infléxible !
Alphée et Arethuse.
	Quel coeur se peut assurer
	d' estre toûjours insensible ?
	Quel coeur se peut assurer.
	De ne jamais soûpirer ?
Alphée.
	Le dieu qui pour elle soûpire
	est un des trois grands dieux, maistres de
	l' univers.
Arethuse.
	Elle est reine d' un vaste empire.
Alphée et Arethuse.
	Il est beau de regner mesme dans les enfers.
Ceres
	quelque honneur qu' aux enfers on s' empresse à luy
	rendre,
	elle n' en peut sortir, et je n' y puis descendre :
	je la perds, je perds tout espoir
	je ne pourray jamais la voir.
Alphée et Arethuse.
	Jupiter la demande, et l' enfer plein d' allarmes
	pour la garder a pris les armes.
Ceres
	Jupiter n' est donc pas insensible aux regrets
	de la malheureuse Ceres ?
	Obtenez Dieu puissant que ma fille revienne ;
	sans troubler vostre paix j' irois suivre ses pas
	si je pouvois passer dans la nuit du trépas :
	ne souffrez plus que l' enfer la retienne,
	grand dieu, c' est vostre fille aussi bien que la
	mienne,
	c' est vostre fille, helas !
	Ne l' abandonnez pas.

ACTE 5 SCENE 5

Mercure descend du ciel.
Mercure, Ceres, Alphée, Arethuse.
Mercure
	tous les dieux sont d' accord, pour vous tout
	s' interesse,
	Proserpine verra le jour,
	elle suivra Ceres et Pluton tour à tour,
	elle partagera son temps et sa tendresse
	entre la nature et l' amour.
	Vous verrez vostre fille, et Jupiter luy-mesme
	a pris soin qu' à vos voeux le sort ait respondu.
Ceres
	apres une peine extresme
	qu' un bien qu' on avoit perdu
	est doux quand il est rendu
	par les soins de ce qu' on aime.
Mercure
	l' hymen assemble tous les dieux
	de l' empire infernal de la terre et des cieux.
Le ciel s' ouvre, et Jupiter paroist accompagné
des divinitez celestes. Pluton et Proserpine
sortent des enfers assis sur un trône, ou Ceres
va prendre place prés de sa fille. Une troupe de
divinitez infernales richement parées, accompagnent
Pluton. Et une troupe de divinitez
de la terre viennent prendre part à la joye de
Ceres, et à la gloire de Proserpine.

ACTE 5 SCENE 6

Jupiter, Pluton, Proserpine, Ceres,
Mercure, Alphée, Arethuse,
troupes de divinitez celestes, terrestres, et
infernales.
Six divinitez qui joüent de divers instruments, et qui
accompagnent Jupiter dans la gloire.
Divinitez celestes qui chantent dans des machines.
Venus, Pallas, Hercule, Apollon, L' Amour,
L' Hymenée.
Troupe de divinitez de la terre chantantes.
Pomone, Flore, Vertumne.
Troupe de divinitez de la terre chantantes.
Troupe de divinitez infernales chantantes.
Troupe de divinitez infernales dançantes.
Jupiter
	Ceres, que de vos pleurs le triste cours finisse ;
	qu' avec Pluton Proserpine s' unisse.
	Que l' on enchaine pour jamais
	la discorde et la guerre
	dans les enfers, dans les cieux, sur la terre,
	tout doit joüir d' une eternelle paix.
Les choeurs repetent ces quatre derniers vers,
et les divinitez celestes, terrestres et infernales,
témoignent par leurs chants et par leurs dances
la joye qu' ils ont de voir l' intelligence restablie
entre les plus grands dieux du monde, par le
mariage de Pluton et de Proserpine.
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